« Dans l’ESS, nous prêtons une attention plus grande aux personnes »

Auteur : Propos recueillis par Sylvie Laidet
avril 2011

Stéfanie Dufour, 33 ans, directrice générale adjointe en charge des finances et du développement de l’ONG Oxfam France*.

Quel est votre parcours de formation ?

Je vous préviens, j’ai une « diplomite » aigue. J’ai fait Sciences Po Paris mais après un stage dans l’administration, j’ai vite compris que cela n’irait pas assez vite pour moi. Alors j’ai fait l’Essec, et là, je me suis rendue compte que le privé n’était pas mon truc non plus. Je suis donc partie suivre un master en développement des politiques économiques à l’université new-yorkaise de Columbia. Pour bien comprendre les grands rapports Nord-Sud. Mon grand-père était indien donc j’ai toujours été sensibilisé à la pauvreté et aux injustices entre le Nord et le Sud.

 

Une fois diplômée, où avez-vous débuté votre carrière ?

J’ai travaillé durant un an dans un cabinet de conseil en organisation en gardant bien à l’esprit que l’efficacité du privé est un modèle pour le privé non lucratif et le public. Au bout d’un an, j’ai eu envie de partir sur le terrain. J’ai donc passé 1 an en Afghanistan pour l’ONG Solidarités. A mon retour en France, je souhaitais poursuivre dans l’humanitaire mais les postes dans les sièges des ONG exigeaient entre 4 et 5 ans d’expérience terrain. J’étais encore trop jeunette. Je suis donc à nouveau retournée dans le secteur privé faire du conseil auprès du secteur public. Mais rapidement, je me suis retrouvée avec mes anciens paradoxes. A savoir que j’aimais mon métier mais j’avais besoin d’une finalité différente et de davantage de sens. Après mes différentes expériences dans le conseil et la gestion privée, un poste de DAF dans le secteur de l’ESS paraissait logique. C’est ainsi que j’ai été recruté par Agir ici, devenu OXfam en 2006 et Oxfam France en 2009.

 

En quoi consiste votre travail aujourd’hui ?

Oxfam ne fait pas d’action humanitaire sur le terrain. Notre boulot est en revanche de mener des campagnes de plaidoyer et mobilisation sur des sujets visant à mieux équilibrer les rapports économiques entre le Nord et le Sud. Aujourd’hui, je supervise donc la collecte de fonds et le développement d’Oxfam France. Nous tenons à notre liberté, donc nous limitons au maximum les financements institutionnels. Ce qui suppose une mobilisation supérieure pour collecter des fonds privés. Bien sûr, nous organisons des opérations de collecte et nous développons des magasins de seconde main.

 

De quoi s’agit-il ?

De boutiques dans lesquelles on trouve des livres, des DVD, des CD… d’occasion. Pour cela, je dois avoir une réelle démarche entrepreneuriale. Il faut trouver des locaux, signer des baux, organiser l’espace de vente car il ne s’agit pas d’un dépôt vente mais bel et bien d’une boutique avec des rayons organisés et markétés. Actuellement, nous avons deux magasins, l’un à Lille, l’autre à Paris et en mai prochain, un second à Paris. Dans chaque boutique, il y a un salarié et une trentaine de bénévoles qui se relaient.

 

Justement la gestion de bénévoles est l’une des spécificités de l’ESS. Manage-t-on des bénévoles comme on gère des salariés ?

Evidemment non car il s’agit de gens qui nous donnent gratuitement de leur temps et sans lesquels nous ne pourrions pas mener nos missions à bien. Ils sont à la fois bénévoles mais aussi en quête de reconnaissance. Et puis, cela s’apparente aussi parfois à un travail social. Certains bénévoles sont en recherche d’emploi, d’autres à la retraite et s’ennuient... certains sont donc plus fragiles que d’autres. Il faut donc prendre le temps de les écouter et de les aider. En cas de problème, il faut aussi savoir repérer et leur expliquer poliment que cela ne va pas se passer exactement comme ils l’entendent.

 

Vous avez fait plusieurs allers-retours entre le secteur marchand et le privé non lucratif, quelles sont les différences entre les deux univers ?

Les associations sont réellement entrain de se professionnaliser. Elles utilisent donc des outils de gestion privée mais avec une finalité différente et engagée. Nous voulons changer les rapports entre le Nord et le Sud. Pour autant, cela reste une entreprise avec des objectifs à atteindre et un compte de résultat... équilibré. Dans l’ESS, nous prêtons une attention plus grande aux personnes.

 

Pouvez-vous nous donner un exemple ?

Si un collaborateur rencontre un souci dans sa vie privée, nous sommes plus attentifs à l’aider  afin de lui faciliter la vie. De même, s’il souhaite évoluer, même à l’extérieur, nous pouvons financer une formation ou un coaching. Nous veillons également à sélectionner des fournisseurs éthiques.

 

On a coutume de dire que dans l’ESS, le management est très participatif, les décisions prises de façon collégiale. Est-ce le cas chez Oxfam France ?

Nous sommes passés de l’ultra participatif au participatif tout court. Deux fois par mois, nous réunissons l’ensemble des 25 salariés pour faire un point sur nos actions. Mais il n’en demeure pas moins que les décisions sont prises, certes de façon collégiale, par l’équipe de direction. Soit 5 personnes. Et puis, notre gouvernance repose également sur le conseil d’administration qui se réunit 4 fois par an. Il y a d’ailleurs parfois un décalage entre l’équipe qui bosse à temps plein et les administrateurs qui viennent tous les 3 mois. Parfois, cela peut freiner certaines prises de décision.

 

Doit-on nécessairement être militant pour travailler dans l’ESS ?

Il ne faut plus nécessairement être ultra militant pour bosser dans ce secteur mais en général, on n’y vient pas par hasard.

 

Avez-vous du consentir des sacrifices pour travailler dans un secteur en phase avec vos convictions ?

C’est simple, j’ai divisé mon salaire par deux en arrivant chez Oxfam. Mais désormais, je peux travailler autrement. Il n’y a pas un matin où je n’ai pas envie d’aller au boulot. Avant, j’avoue qu’il y avait quelques matins un peu noirs.

 

Il faut donc avoir les moyens de travailler dans l’ESS ?

Non, je pense que c’est une question de caractère et de personnalité. Avant de signer avec Oxfam, j’ai évalué le minimum qu’il me fallait pour vivre. En additionnant le loyer, les courses, les charges, les sorties… et je me suis rendue donc je continuerai à très bien vivre même en gagnant deux fois moins.

 

Donc, votre carrière est toute tracée dans l’ESS ?

Non, il n’est pas impossible que je refasse des allers-retours avec le secteur marchand. Il n’y a aucune raison d’opposer les deux systématiquement. Les structures de l’ESS sont des entreprises comme les autres mais avec un but non lucratif.

 

*Voir le site d'Oxfam France


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