On est loin du monde des bisounours

Auteur : Sylvie Laidet
avril 2011

Une onde de choc dans ! En mars 2010, des salariés d’Emmaüs ont fait grève pour demander des négociations sur les salaires et les conditions de travail. Comment ça, l’ESS ne serait pas nécessairement cette économie sociale et solidaire dans laquelle les collaborateurs s’engagent et s’épanouissent ?

Un manque de moyens

A part dans chez les mastodontes de l’ESS, dans les plus petites structures, notamment associatives, il faut être prêt à travailler avec des moyens parfois plus proches des bouts de chandelle que du dernier cri en matière d’équipement high-tech. La polyvalence est de rigueur.

« Et puis malheureusement souvent du fait du manque de moyens financiers, lié notamment au désengagement de l’Etat en termes de subventions aux associations, il y aura des sacrifices quant à la qualité du travail réalisé. Autrement dit, c’est surtout le sacrifice du rêve enchanté selon lequel l’ESS serait un oasis social et un paradis où règne l’épanouissement au travail. Attention, ce n’est pas l’enfer partout dans l’ESS, je dis juste que les désillusions sont souvent fortes entre l’idéal que les gens s’en font et la réalité du travail qu’ils vont rencontrer », insiste Fanny Darbus, docteure en sociologie et chercheure associée au Centre de Sociologie Européenne, EHESS et auteur de « Economie solidaire, économie précaire » à paraître aux  Presses de Sciences Po.

Un management étalonné sur le secteur privé lucratif

Dans les grands établissements de l’ESS, il y a de grandes similitudes notamment liées à l’invasion des normes managériales dans l’ensemble du monde de l’entreprise. « L’ESS n’y échappe pas, même à petite échelle d’ailleurs puisque la course au financement et l’évaluation de l’usage des politiques publiques se traduit par la nécessité d’avoir dans chaque organisme des salariés qui se consacrent à des taches de type gestionnaires,  à la mise en place de procès.. », souligne Fanny Darbus.

Une question de positionnement

Les salariés de l’ESS ont du mal à se penser comme travailleur, à défendre leurs droits (condition de travail, salaires…). Cela reste encore un tabou. « Faire grève dans le secteur est encore compliqué car cela peut mettre en péril l’organisation. Certains salariés posent donc un jour de congé pour faire grève. Bien souvent  les salariés adhèrent aux projets de l’association donc c’est un dilemme intérieur pour eux que de revendiquer pour leur propre sort », observe Matthieu Hély, maître de conférence en sociologie à l’université Paris Ouest-Nanterre et coauteur avec Fanny Darbus d’une étude « Travailler dans l’ESS » publiée dans la revue Recma.

Toutefois, le premier syndicat de salariés de l’ESS vient de voir le jour. Le syndicat Asso, affilié Solidaires, a pour objectif de promouvoir et de défendre les droits professionnels, individuels et collectifs, des salariés du secteur associatif.

Beaucoup d’affectif

« Les employeurs favorisent un mode de management à l’affectif. Il y a des injonctions au don de soi de la part de l’employeur, souvent un élu bénévole, envers leurs salariés. Les réunions se déroulent tard le soir, les évènements parfois le week-end. Et n’est pas toujours compensé par des jours de repos ou des augmentations de salaire. La régulation des conditions de travail se fait à l’affectif. Notamment dans les organisations associatives de petite taille –plus de la moitié des associations employeurs ont moins de 2 salariés. Rien n’est écrit. Dans le secteur, les conflits du travail sont parfois violents car les salariés font des concessions importantes mais pas toujours tenables sur le long terme », conclut Matthieu Hély.

Le portrait de l’ESS, pays des bisounours, mérite donc d’être nuancé.


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